• Mélanie BORGNE

Vie de chien - Le combat de Fennec et d'Emma

Dernière mise à jour : 12 juil.


Nous pourrons nous accorder à dire qu’il y a des histoires, des parcours, qui méritent d’être racontés. Il s’agit là moins de récits épiques ou héroïques que d’êtres qui nous bouleversent par leur courage et résilience. En suivant les aventures de Fennec sur la page Facebook de l’association Akita Home, les sentiments sont partagés entre l’horreur et la pitié. Emma Demouliez, présidente et fondatrice de l’association, donne le ton dans un post annonçant l’arrivée de la shiba inu : non pas une chienne, mais « un petit cadavre ambulant ». Les mots sont durs mais reflètent l’état critique de la chienne, autant physique que psychologique. Personne ne croit alors à sa survie, ni le transporteur qui traverse la france, ni même Emma. Personne ne sait de quel mal souffre Fennec ; maltraitance, maladie … le doute est présent et le mystère loin d’être élucidé.


La chienne est tétanisée, recroquevillée sur elle-même, comme si elle cherchait à disparaître. « Elle n’avait pas existence », assène Emma. Une poupée de chiffon qui s’affaisse quand on la pose, et y resterait si par malheur on l’y oubliait. L’urgence est d’abord de traiter l’anémie sévère qui sévit dans le corps de la chienne. À ce stade, le vétérinaire n’offre aucune garantie de survie. On parle alors de leishmaniose, une maladie parasitaire qui peut être mortelle. Des prélèvements sont faits, le vétérinaire parait malheureusement certain des résultats attendus. Emma avance dans le flou, avec une chienne qui pourrait tout aussi bien avoir déjà une patte dans la tombe. Fennec de son côté est apathique ; quand elle sort c’est pour se cacher dans les fourrés, à l’intérieur elle se fige sous la table basse. Elle n’agit pas comme un chien, n’est ni agressive, ni câline. Juste absente.

Plus tard, le verdict pourtant attendu est comme une épée de Damoclès au dessus d’une petite tête qui semble avoir déclaré forfait : Fennec est bien atteinte de la leishmaniose.


LA LEISHMANIOSE Cette maladie est transmise par un moucheron appelé le Phlébotome. Ce moucheron sévit du mois d’avril au mois d’octobre en se nourrissant du sang d'animaux et d'hommes. Une fois la maladie contractée on observe une évolution plus ou moins rapide avec des symptômes principalement cutanés. En France 200 000 chiens seraient infectés par la maladie mais tous les chiens infectés ne présentent pas les symptômes. Un chien sur 3 à 5 chiens infectés par le parasite développe cette maladie.


Les mois défilent, et si son état physique offre un pronostic bien plus favorable, la chienne reste très effacée. On marche sur des oeufs autour d’elle, douceur est le maître mot pour ne pas l’effrayer, pour ne jamais la brusquer. Il y a bien une première victoire, après des mois à essayer de la promener sans succès, quand, en la déposant en laisse sur une plage, elle y fait quelque pas. À peine une dizaine de mètres, une distance quasiment risible, mais non pas moins une première réussite. Le sourire qu’arbore Emma en se remémorant l’évènement me parvient même à travers le téléphone.

Pourtant, au même moment la situation se dégrade pour les yeux de la shiba. Les trois traitements vétérinaires mis en place n’ont aucun résultat, ou trop peu pour assurer le bien-être de Fennec. « On s’est posé la question de savoir s’il fallait vraiment s’acharner, mais d’un autre côté elle commençait à se déplacer, à se promener même … »


Début d’année, Emma n’a pas baissé les bras et décide que Fennec n’intégrera pas le processus d’adoption de l’association et restera dans la famille. Entre les traitements lourds associés à la leishmaniose et l’annonce d’une énucléation imminente (NDLR: retrait des globes oculaires), elle estime avec justesse que la chienne sera bien plus sereine dans un environnement qu’elle a appris à connaître, là où elle est, un tant soit peu, confiante.


Mon coeur se serre quand on aborde l’énucléation tant redoutée. J’entends dans la voix d’Emma les stigmates d’un souvenir traumatisant. Le vétérinaire est sûr de lui : « il faut le faire ». L’échec des traitements et la progression de la maladie ne laissent aucun choix. Emma la dépose chez le vétérinaire rongée par le doute et l’appréhension, avec l’impression tenace de faire quelque chose de mal, d’avoir franchi une limite dans sa volonté de sauver cette chienne. Une crainte qui s’abat sur elle quand elle récupère Fennec dans la soirée : « Je me suis dis que je n’aurais jamais du faire ça, qu’il valait mieux l’euthanasier. C’était horrible.» En parcourant les photos de Fennec sur Facebook, je retiens difficilement une grimace en voyant la petite truffe post-opération. Oui, c’est horrible. Les trois jours suivant sont partagés entre les soins, l’impression tenace d’avoir commis un acte irréparable et la tristesse de voir Fennec à nouveau prostrée, cette fois les yeux cousus et dans une collerette.


Je ne peux qu’admirer Emma alors qu’elle me décrit les épreuves rencontrées. Ces petites joies écrasées par une bataille contre la maladie qui n’en finit pas. Elle me décrit Fennec comme une guerrière, je ne peux que contester silencieusement. « C’est vous la guerrière, Emma » aurais-je du lui dire.

Passé soixante-douze heures difficiles, enfin, la lumière au bout du tunnel. « D’un coup, c’était le jour et la nuit. C’est comme si en lui retirant la vue on lui avait ôté une source de stress, ou de douleur, et que d’un coup elle osait. Elle osait vivre. »


La Shiba qui ne voulait ou ne pouvait pas bouger pendant presque dix mois retrouve sa mobilité. À la surprise de tous, elle s’adapte presque immédiatement à sa cécité. « Elle voit le monde avec son nez » me dit Emma. Elle se trace des chemins dans le jardin, construit ses itinéraires, prend des initiatives dont on ne l’aurait jamais pensé capable quelques semaines auparavant. Les habitudes quotidiennes s’adaptent pour Fennec ; on fait attention à ne pas déplacer les meubles dans la maison, on lui tient la porte pour rentrer, on tâche de respecter un rituel particulier pour lui donner les repères qui lui font défaut. « Lui retirer la vue l’a comme fait sortir de sa coquille ». Dépourvue d’un monde de douleur et de stress, elle retrouve sa vie de chien. Elle trouve un compagnon dans l’autre shiba de la famille, Blako, qui la prend en affection. Si elle ne cherche pas non plus sa présence, elle accepte bien volontiers les marques d’affections qu’il lui offre, dort près de lui et se laisse toiletter.


Je demande à Emma de me décrire la relation qu’elle entretient avec Fennec, affectueusement surnommée Poukita. Je souris en entendant la même pudeur dans la voix d’Emma que celle dont semble faire preuve Fennec. Cette dernière n’est pas forcément la plus démonstrative, ne demandera pas forcément le contact, mais elle reste toujours près d’Emma. Au moment de notre entretien téléphonique, elle dort sur un panier à moins d’un mètre ; c’est la distance à laquelle elle aime rester, un mètre. Personne ne pourra nier qu’il y a bien une relation de confiance entre ces deux là.





Une victoire inattendue ce printemps, lors d’une balade à nouveau à la plage, quand Fennec s’est littéralement jetée à l’eau. S’il est répandu que les shibas n’aiment pas l’eau, la petite Fennec ne semble en avoir aucunement entendu parler. Peut-être retrouve-t-elle dans l’air côtier un souvenir agréable de son passé ? Nous n’en saurons rien. Toujours est-il que la créature prostrée qui se faisait oublier dans les recoins de la maison n’a plus peur de faire des vagues, ou de s’y jeter en l’occurence. Il y a peut-être l’âme d’une aventurière dans ce corps meurtri: « Je nous vois bien partir, toutes les deux, en combi volkswagen ! Faire un roadtrip avec Fennec *rires* »


Le mystère entourera éternellement le passé de Fennec, avant l’association, avant Emma. Que ce soit l’appel de cette bénévole, qui a quitté suite à ça un refuge qu’on ne peut que qualifier de douteux ; ou l’oreille coupée de la chienne pour une raison qu’on ignore (neutraliser la gangrène ou cacher un tatouage qui aurait pu y être ?) ; ou encore son apathie et sa crainte, résultats de la douleur infligée par la leishmaniose ou souvenirs des sévices qu’on aurait pu lui infliger … Voilà des questions qu’on aimerait poser à cette petite battante, tout en en craignant les réponses. Mais ce silence n’a finalement que peu d’importance si l’on prend en considération tout l’amour qui lui est aujourd’hui porté, toute la douceur et la patience déployée pour son bien-être.


Ce n’est pas moins l’histoire de Fennec que celle d’Emma que j’ai souhaité raconter. Deux êtres qui ont persévéré dans la difficulté et se sont finalement trouvées, offrant à l’une et l’autre une confiance infaillible dans leur capacité à s’en sortir. Merci à Emma d’avoir accepté de partager leur histoire.



L'ASSOCIATION AKITA HOME

L’association Akita Home, fondée par Emma Doumeliez, a vu le jour en décembre 2009. Consacrée au sauvetage de chiens japonais (akita inu, akita américain, shiba inu, shikoku ken …), l’association oeuvre jusqu’à l’international pour recueillir des chiens condamnés, accompagner le replacement de chiens abandonnés et sensibiliser aux besoins et particularités de ces races. Un travail conséquent, qui ne cesse de croître, particulièrement suite au pic d’adoptions qu’a engendré la COVID-19. Le refuge est situé à Villepot, près de Nantes, mais ses bénévoles et volontaires sont dispatchés aux quatre coins de la France. Si Emma et son équipe récupèrent « seulement un millième de ce que l’on voudrait aider », ce sont près de 1 300 adoptions qui ont été rendues possibles grâce à l’association depuis sa création.


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Le témoignage est à retrouver dans le magazine #11 - Carlin & Petits Belges :